mercredi 17 mai 2017

Pour une mésologie aux grandes échelles / Queiros-Condé

Fractal (Huang Lan-Ya:2007, Fubon Art Foundation)
Séance du séminaire "Mésologiques", vendredi 9 décembre 2016

Entropie, entopie et géométrie trans-échelle de l’anthropocène

Pour une mésologie aux grandes échelles 

Diogo Queiros-Condé      
Université Paris Ouest Nanterre la Défense- Pôle Scientifique et Technologique de Ville d’Avray

Le couplage d’un être vivant avec son milieu peut être abordé par les échelles de « relation-corrélation » que l’organisme établit avec le milieu. La mésologie développée par Uexküll, Watsuji et, plus récemment par Augustin Berque (Ecoumène - Introduction à l’étude des milieux humains, 2000, Belin) donne une part importante à la notion d’échelle. La mésologie cherche à décrire la manière dont un être vivant fait corps avec ou s’accroche à son milieu.  Elle traite des liens (des « prises ») que le vivant tisse sur le milieu qui le porte et montre que toute forme de vie est précisément définie par ce tissage intime. Plus les êtres sont complexes plus les échelles impliquées sont  variées  et étendues en ordre de grandeur. La géométrie fractale et plus généralement les géométries trans-échelles offrent des exemples des liens multi-échelles qui peuvent être tendus entre l’Être et le Milieu. L’anthropocène et son succès quasi-viral depuis 2012 a fait naître une nouvelle échelle géopolitique et économique mondiale.

mardi 2 mai 2017

Comment habiter la Terre à l’anthropocène ? / A. Berque

Panoramic view from Rio de Janeiro (John Skodak, Museu do Amanhã)
source
Paru dans O. JEUDY, Y.NUSSAUME, A.M. PERYSINAKI (dir.), Paysages urbains (parisiens) et risques climatiques, Paris, Archibooks/Sautereau éditeur, 2016, p. 26-33.
Journées d’étude Évolution du paysage parisien  au prisme du risque climatique
École nationale supérieure d’architecture de Paris-La Villette, 4-5 février 2016
Comment habiter la Terre à l’anthropocène ?
Augustin Berque

1. Des tours contre le dérèglement climatique ?
Si j’ai bien compris le titre de ces journées d’étude, il s’agit de paysage urbain ; et si j’ai bien les yeux en face des trous, l’image qui introduit au programme de ces journées d’étude nous montre un Paris parsemé de tours géantes. Cela m’a immédiatement ramené un demi-siècle en arrière, en cette année 1967 où je commençais à enseigner à l’École des Beaux-Arts, quai Malaquais, côté architecture ; et plus particulièrement à un numéro spécial de la revue Paris Match (n° 951-952, juillet 1967), consacré au thème « Paris dans vingt ans ». Ce qui était concocté dans ces années-là pour Paris « à l’horizon 80 », c’étaient effectivement des tours. 

mercredi 26 avril 2017

Qu’est-ce qu’habiter la Terre à l’anthropocène ? / A. Berque

'Campos de Altitude', an ecosystem of the Atlan...
(Cristian Dimitrius, Museu do Amanhã)
(source)
École nationale supérieure d’architecture de Marseille
Séminaire Habiter le monde, penser la décroissance au 21e siècle
Conférence, mardi 6 décembre 2016
Qu’est-ce qu’habiter la Terre à l’anthropocène ?
par Augustin Berque

Sommaire – 1. Le lien écouménal ; 2. La demeure humaine ; 3. Habiter par le corps et par le bâtiment ; 4. Habiter en pureté ; 5. Le feu et le lieu ; 6. La contingence de l’habiter ; 7. Déploiement et inversion de l’habiter humain ; 8. Déshabiter la Terre : l’origine de l’anthropocène ; 9. Du mont Horeb à l’espace foutoir ; 10. Médiance et réhabitation de la Terre.

1. Le lien écouménal
Un jour ou l’autre, et sans doute plus d’une fois dans le présent séminaire, nous avons tous entendu ces vers de Hölderlin :

                  Voll Verdienst, doch dichterisch wohnet               Plein de mérites, mais   poétiquement habite
                  Der Mensch auf dieser Erde.                                           l’humain sur cette terre.


et c’est bien de cet habiter-là qu’il sera question aujourd’hui.

mercredi 19 avril 2017

Recosmiser la Terre – quelques leçons péruviennes / Augustin Berque

Art Huichol (source)

Recosmiser la Terre

– quelques leçons péruviennes –


Par Augustin Berque

Résumé - Comme toutes les espèces vivantes, toutes les cultures humaines ont eu leur propre monde (kosmos), où l’existence humaine était comprise dans un ordre (kosmos) spécifique à ce monde-là, et ainsi pourvue de sens par cette cosmicité. Établi en Europe au XVIIe siècle, mais symboliquement préfiguré dès le XVe siècle par la perspective linéaire, qui abstrait l’observateur hors du tableau, le paradigme occidental moderne classique (POMC) est le seul, dans l’histoire humaine, qui ait privé le sujet humain de cosmicité, en l’abstrayant, par le dualisme, dans une position transcendantale opposée à un monde réduit à l’état d’objet. Cette décosmisation a abouti, au XXe siècle, à ce que l’architecte Rem Koolhaas nomme « espace foutoir » (junkspace), autrement dit l’acosmie (la perte de toute cosmicité). Elle a été d’autant plus brutale dans les pays colonisés comme le Pérou, où elle a atteint au cosmocide (la suppression d’un monde par la violence). Aujourd’hui se pose donc au Pérou un double défi : essayer de surmonter l’acosmie moderne, en s’inspirant de la cosmicité qui, par certains aspects, perdure dans les communautés autochtones. Ce défi est à la fois culturel, environnemental et socio-politique. Il était initialement prévu qu’au terme d’un bref séjour, l’auteur confierait ses impressions à cet égard.

mercredi 12 avril 2017

Le mythe et l’hypostase / A. Berque

Tiger Emerging from Bamboo (Kano Tsunenobu:1704-1713)
Minneapolis Institute of Art
Postface à Religions et écologie. Archives de sciences sociales des religions. Numéro spécial dirigé par L. Bertina, M. Gervais et A. Grisoni

Postface

 Le mythe et l’hypostase

par Augustin Berque 


Sur le chemin d’Alexandrie, on traversait Damanhour. Pas Damanhur près d’Alessandria dans le Piémont, mais دمنهور‎‎ (dɑmɑnˈhuːɾ), l’ancienne Petite Hermopolis (Ἑρμοῦ πόλις μικρά) du temps des Ptolémées. Comme vous le savez presque, maintenant que vous avez lu ci-devant l’article d’Enzo Pace, ce toponyme, prononcé Dmỉ-n-Ḥr.w en ancien égyptien, voulait dire « la ville de Hor » (dieu dont le nom fut plus tard latinisé en Horus). En passant par là au début des années cinquante, j’ignorais toutefois ces choses, et ignorais même le mot « écologie », mais en revanche, la religion m’occupait assez – en l’occurrence un rite de passage entre enfance et adolescence popularisé par saint Vincent-de-Paul (1576-1660), que les catholiques appellent aujourd’hui « la communion solennelle ». C’est dire que, sur ces routes poussiéreuses du Delta, voici une bonne dose de révolutions de la Terre autour du Soleil, je ne problématisais pas le rapport entre écologie et religion ; aussi remercié-je les trois organisateurs du présent ouvrage de me donner l’occasion d’aborder cette question sinon de face – ils l’ont déjà excellemment fait dans leur prologue –, du moins en postface, autrement dit par derrière. Eux l’ayant fait à partir de l’Occident, versant du monde où domina longtemps le christianisme, je le ferai donc plutôt à partir de l’Orient, où ce ne fut pas le cas. Juste pour comparer.

mercredi 29 mars 2017

L’eau dans les paysages / Augustin Berque

Pavillon sur l'eau, Chen Hengke,1921 (source)
À paraître dans L’eau à découvert, sous la direction d’Agathe Euzen, Catherine Jeandel, Rémy Mosseri, Paris, Éditions du CNRS, chapitre VI : « Eau et société »

L’eau dans les paysages


Par Augustin Berque

L’eau dans les paysages, ce n’est pas simplement du monoxyde de dihydrogène (H2O) ici et là, chose qui ne se rencontre pas seulement sur la Terre mais ailleurs aussi dans le système solaire. Sur la Terre elle-même, ce n’est pas non plus seulement cette solution aqueuse – l’eau – dont, sous forme de gouttelettes, la structure physique en elle-même aurait été propice à l’apparition de la vie, et qui de toute façon est nécessaire aux êtres vivants, donc à l’existence des écosystèmes. L’eau dans les paysages, c’est même encore quelque chose de plus ; car cela exige l’existence d’êtres humains qui, justement, considèrent cela en tant que paysage. Or à la différence de la biosphère et de ses écosystèmes, contrairement à l’opinion commune, cet « en tant que paysage » sans lequel il ne pourrait y avoir de paysages, il n’a rien d’universel. Il est apparu à un certain moment de l’histoire et dans une certaine culture ; précisément au IVe siècle de notre ère, et en Chine du Sud. C’est à partir de là qu’il s’est répandu ailleurs – en Europe notamment, à la Renaissance, quoiqu’on ne puisse exclure qu’il s’agisse là d’un événement indépendant –, d’abord parmi les élites oisives et cultivées, puis petit à petit dans les autres couches sociales, jusqu’à nous paraître aujourd’hui cette chose universelle : le paysage. N’oublions pas pour autant que voici à peine plus d’un siècle, ce connaisseur en la matière qu’était Paul Cézanne confiait à Joachim Gasquet, le poète et critique d’art, qu’il doutait que les paysans de la région d’Aix eussent jamais vu la Sainte-Victoire. Optiquement certes, ils la voyaient tous les jours, mais en tant que paysage, effectivement, ils ne l’avaient jamais vue ; car voir le pays en tant que paysage – que le pays existe en tant que paysage –, cela exige un certain regard, lequel, pendant longtemps, n’a été l’affaire que des happy few.

mercredi 22 mars 2017

La maison délicieuse / Augustin Berque

Fig. 1 La maison délicieuse aux quatre 4x4.
(CC) Augustin Berque & Francine Adam
Proposé à la revue Sensibilités

La maison délicieuse

par Augustin Berque

Résumé – « Maison délicieuse » est une expression qu'employa l'abbé Marc-Antoine Laugier dans son Essai sur l'architecture (1753) à propos de la description que le Père Attiret, jésuite employé à la Cour de l'empereur de Chine, avait faite de l'une des constructions qui agrémentaient le Jardin de la clarté parfaite (Yuanmingyuan). Un équivalent chinois du Petit Trianon, en somme. À cette époque se sont croisées, dans l'Europe des Lumières, la tradition européenne du paysage de la pastorale, venue de la Grèce antique, et celle de l'ermitage paysager, venue de Chine par les jardins anglo-chinois. Plus tard, croisé encore avec l'inspiration nord-américaine de la little house on the prairie, ce courant devait engendrer l'idéal pavillonnaire des banlieues du XXe siècle, puis celui de l'habitat ruraliforme qui, avec l'automobile, s'est diffusé dans les pays riches. Habiter au plus près de la nature ! Cet idéal urbain est essentiellement une quête de paysage. On retracera l'histoire de ses motivations, pour terminer sur le problème qu'il nous faut aujourd'hui résoudre : cette quête de « la nature » (en termes de paysage) aboutit à détruire la nature (en termes d'écosystème).

mercredi 15 mars 2017

La « femelle mystérieuse » ou « l'esprit de la vallée » / Caroline Alder

Séminaire « Mésologiques » 2014-2015, « Milieu, art, poétique »
École des Hautes Études en Sciences Sociales
Qian Xuan - Début d'automne, 13ème siècle (source

La « femelle mystérieuse » ou « l'esprit de la vallée » : 

quand une métaphore résonne avec la réalité


Par Caroline Alder

Au VIème siècle avant notre ère, Laozi affirmait : «L’Esprit du Val est à jamais vivant ; on parle là de la Femelle mystérieuse. La Femelle mystérieuse a une Ouverture d’où sortent le Ciel et la Terre. L’imperceptible jet coule indéfiniment ; on y puise sans jamais l’épuiser. (L’Esprit descend dans la Vallée et en remonte, c’est le souffle ; Esprit et Vallée se tiennent embrassés, c’est la Vie.) »

Dans la philosophie chinoise, la vallée est associée à la féminité, au Yin, et, en elle, jaillissent le ciel et la terre, la vie, grâce au souffle qui y circule. Aussi, en Chine, le terme shenling 神靈 signifie « âme spirituelle ». En se référant à la réincarnation bouddhique, Anne Cheng précise: « Les Chinois éprouvent d’abord quelque difficulté à concevoir des réincarnations successives sans supposer l’existence d’une entité permanente pour les sous-tendre. D’où l’idée d’une « âme spirituelle » et immortelle (shenling 神靈) qui transmigre à travers le cycle des renaissances, alors que le corps matériel se désintègre à la mort. Cette idée ne fait que reprendre la croyance taoïste en un au-delà spirituel - voire physique - du corps. […]. »

mercredi 8 mars 2017

Imintanout / Augustin Berque

Top Afri North Morocco South Atlas Moutains
(TimeLife)
Proposé à EspacesTemps
Imintanout
d’un questionnement de Jacques Lévy
à la Femelle obscure
par Augustin Berque

La série de films pédagogiques Un chercheur, un lieu / Placing a space thinker, réalisée par Jacques Lévy, s’articule à dix questions que l’on trouvera ci-après dans l’ordre de 1 à 10. Le chercheur était en l’occurrence Augustin Berque, et le lieu Imintanout, au pied du Haut-Atlas occidental sur l’itinéraire de Marrakech à Agadir. Le tournage a été réalisé le 19 avril 2014. Le présent texte reprend sous une forme plus élaborée les réponses d’Augustin Berque à Jacques Lévy dans le film.

1. Pourriez-vous vous présenter en quelques mots ?
            De prénom, je m’appelle Augustin, ce qui en l’occurrence a doublement lieu d’être. En premier lieu, nous sommes ici en Berbérie, et Aurelius Augustinus – saint Augustin – était Berbère. Il est connu en arabe et en berbère comme Qaddis Oghistin (saint Augustin). En second lieu, ce prénom embraye à mon patronyme, Berque, nom landais qui en gascon veut dire « le Brèche-Dent ».

mercredi 22 février 2017

Trouble dans l’anthropisation / Anne Simon

A portrait of "Red"
a Judas Goat who leads sheep into the slaughter house
William Vandivert, 1937
source
Séminaire du 09 novembre 2016

Trouble dans l’anthropisation

L’élevage industriel en littérature 

Anne Simon

La zoopoétique, approche littéraire des textes que je suis en train de formaliser, a pour objectif de mettre en valeur la pluralité des moyens stylistiques, linguistiques, narratifs et thématiques que les écrivains mettent en jeu pour restituer la complexité des vivants, et notamment la diversité des comportements, des interactions et des mondes animaux. Cette approche entre en dialogue avec les autres disciplines qui placent les bêtes au centre de leur réflexion, pour cerner ce qui en elles fait débat, fonctionne comme enjeu, comme verrou, comme point aveugle ou comme moteur. Comprendre ce qui se joue dans un autre champ permet en effet d’alimenter une vision rénovée de la littérature, et de cerner quels apports propres les études de lettres peuvent apporter à la question animale.

vendredi 17 février 2017

Entrée d’Augustin Berque au Temple de la renommée terrestre de Kyōto

Photographie Frédéric Joulian (CC)
Centre de conférences international de Kyōto
11 février 2017

Entrée d’Augustin Berque au Temple de la renommée terrestre de Kyōto


L'entrée au Temple de la renommée terrestre de Kyōto (Earth Hall of Fame KYOTO) récompense depuis 2010 des contributions à la protection de l’environnement. La cérémonie a eu lieu au Centre de conférences international de Kyōto, là précisément où fut conclu en 1995 le protocole de Kyōto.

mercredi 8 février 2017

Encyclopédisme et critique de la modernité / L. Duhem

La Documentation personnelle. Analyse et synthèse
Paul Otlet (1943)
(source)
École des hautes études en sciences sociales
La mésologie et les sciences : interactions critiques
– Journée d’étude, jeudi 24 novembre 2016 –

Encyclopédisme et critique de la modernité

unifier les sciences par le milieu selon Berque et Simondon 

Ludovic Duhem


1. Trois difficultés préliminaires
Sans détour, il faut commencer par mettre en évidence les difficultés posées par le titre de mon intervention, au risque de nous laisser prendre dans un cercle.
- Première difficulté : l’« encyclopédisme » et la « critique de la modernité » sont ici associés alors qu’il s’agit de deux idées contradictoires.
La première, l’encyclopédisme, renvoie essentiellement à la modernité, celle de l’époque dite des Lumières où l’Encyclopédie fut rédigée par des « gens de lettres » sous la direction de Diderot et d’Alembert à partir de 1752. Comme vous le savez, les Lumières reposent sur l’idée que la raison triomphe de toutes les ombres, de toutes les illusions, de toutes les superstitions, à condition que la capacité à penser par soi-même que tout homme possède soit libérée de toutes les influences, de toutes les habitudes, et surtout de toutes les tutelles sous lesquelles chaque homme a tendance à se placer par paresse et par lâcheté.