mercredi 11 avril 2018

Y a-t- il une technique naturelle ? / A. Berque

Lady Chiyo and the Broken Water Bucket
Yoshitoshi (1889-11)
source
間 AIDA, 3 e Rencontre franco-japonaise en anthropologie et philosophie, "Questionner le paradigme de la technique", 15 décembre 2017, EHESS-Paris

Y a-t- il une technique naturelle ?

Augustin Berque

§ 1. La technique d’un ineffable compositeur 

La première édition du Petit Larousse (1906) définit la technique comme suit : « Ensemble des procédés d’un art, d’un métier : la technique des peintres ». Rien là qui concerne la nature. Justement, la première idée que l’on peut se faire de la technique, c’est qu’elle transforme la nature, et n’est donc pas naturelle ; elle est culturelle, d’autant plus qu’elle n’est pas innée. On l’apprend. D’où l’opposition classique, en sciences sociales, entre nature et culture.

mercredi 28 mars 2018

« La pensée paysagère », qu’est-ce que cela veut dire ? / Augustin Berque

Un chat peut-il regarder un paysage ?
(question de Yoann Moreau à Hiroshige)
source
Pavillon de l’Arsenal
Conférence, 9 décembre 2017

 « La pensée paysagère »,qu’est-ce que cela veut dire ?

par Augustin Berque



§ 1. Dans un certain passé
            « Pensée paysagère » est une expression peu courante. La pensée paysagère, c’est d’abord le titre d’un petit livre sur le paysage que j’ai publié en 2008[1] ; titre à dessein quelque peu ambivalent, car il concerne à la fois des choses et l’existence humaine. Ce titre consonne probablement avec celui d’un livre qu’avait dirigé peu auparavant Javier Maderuelo[2], Paisaje y pensamiento (Paysage et pensée, 2006), auquel j’avais participé[3], ainsi qu’avec celui d’un livre de Michel Collot, La pensée-paysage[4]. Ce dernier a été publié un peu plus tard, en 2011, mais il faisait suite à un séminaire du même titre. Il n’est donc pas impossible que ces deux titres m’aient inspiré au moment où j’en cherchais un pour mon propre livre, écrit en 2007 à la demande de Martine Bouchier pour une collection qu’elle était en train de lancer ; demande qui venait à point, car j’éprouvais le besoin de mettre au clair les idées directrices de l’enseignement que j’avais dispensé pendant une quinzaine d’années dans le tronc commun du Diplôme d’études approfondies (DEA) « Jardins, paysages, territoires » (JPT)[5], fondé en 1991 par Bernard Lassus à l’école d’architecture de Paris-La Villette (EAPLV, aujourd’hui ENSAPLV) en association avec l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Dans ce cadre, je considérais le paysage du point de vue de la mésologie, l’étude des milieux dans le fil du fûdoron 風土論de Watsuji et de l’Umweltlehre d’Uexküll[6].

mercredi 14 mars 2018

Paysage, morphose et mésologie / Augustin Berque

Picture of the Emperor's Travels to Ōu
Viewing Rice Paddies in Saitama Prefecture
(Hiroshige, 1876)
source
École nationale d’architecture de Paris-La Villette
Exposé au Laboratoire Architecture, Milieu, Paysage (AMP), le 1er décembre 2017

Paysage, morphose et mésologie

par Augustin Berque

Résumé : La problématique du milieu a débuté en ce qui me concerne avec un séminaire collectif organisé en 1983-1984 à l'EHESS sur le thème « paysage empreinte, paysage matrice ». Empreinte parce que, par la technique, les formes paysagères portent la marque des œuvres humaines (c'est l'anthropisation de l'environnement) ; matrice parce que, par le symbole, elles influencent nos manières de percevoir, de penser et d'agir (c'est l'humanisation de l'environnement) ; ce qui, à l'échelle de l'espèce, par effet en retour, a même entraîné l'hominisation (l’on adopte ici la thèse de Leroi-Gourhan). L'ambivalence de ces formes actives et passives à la fois en fait des prises médiales, analogues aux affordances gibsoniennes, et relevant du syllemme (à la fois A et non-A) comme le « troisième et autre genre » (triton allo genos) de la chôra platonicienne, c’est-à-dire le monde sensible ou le milieu existentiel, qui est à la fois « l’empreinte sur la cire » et la « mère » ou la « nourrice », autrement dit à la fois l'empreinte et la matrice de l'être relatif, la genesis.

mercredi 28 février 2018

Qu’est-ce que la mésologie ? / Augustin Berque

Two Women Embracing (E. Schiele, 1915)
source
Pour Sciences critiques. 

Qu’est-ce que la mésologie ?

par Augustin Berque


1. La fondation positiviste
            Le terme « mésologie », au sens de : « étude des milieux », a été créé par un disciple d’Auguste Comte, le médecin Charles Robin (1821-1885), qui le proposa lors de la séance inaugurale de la Société de biologie, le 7 juin 1848. Cofondateur de la Société, Robin fixait, parmi les tâches de la biologie à venir, celle de développer ladite mésologie. Celle-ci, notamment sous l’impulsion du médecin, anthropologue et statisticien Louis-Adolphe Bertillon (1821-1883), devait effectivement connaître un bel épanouissement au XIXe siècle, ce qui lui valut de figurer dans la première édition du Petit Larousse (1906) avec la définition suivante : « Partie de la biologie qui traite des rapports des milieux et des organismes », alors que le terme « écologie » n’y figurait pas encore.

mercredi 14 février 2018

Les fondements philosophiques de l’« agronomie naturelle » selon Fukuoka / Augustin Berque

Échantillon de semences de blé germé
(Musée de l'agriculture de l'alimentation, Ottawa)
source
Les relations homme-nature dans la transition agroécologique
Les Journées scientifiques de SupAgro – Montpellier, 21 novembre 2017 –

Les fondements philosophiques de l’« agronomie naturelle » selon Fukuoka

par Augustin Berque


Résumé : Fukuoka Masanobu (1913-2008) promouvait une « agronomie naturelle » (shizen nôhô) fondée sur la négation des principes de l’agronomie moderne : pas de machines, pas de labour, pas d’engrais chimiques, pas de pesticides, pas de désherbage, pas d’élagage. On montre les racines taoïstes et bouddhiques de sa manière de penser, pour terminer sur un rapprochement entre Fukuoka, Hésiode et Virgile, et un éloge de l’inartifice.

Plan : § 1 L’agronomie naturelle ;  § 2. La nature ; § 3. La négation ; § 4. La relation ; § 5. La recouvrance de l’Âge d’or.

mercredi 31 janvier 2018

Chaînes sémiologiques et production de la réalité / Augustin Berque

Café in Mytilene (Spyros Papaloukas, 1929)
source
Congrès de l’Association française de sémiotique / Greimas aujourd’hui : l’avenir de la structure / UNESCO, Paris, 30 mai – 2 juin 2017

Chaînes sémiologiques et production de la réalité

par Augustin Berque

Résumé – La notion barthésienne de « chaîne sémiologique » est ici rapprochée de la notion mésologique de chaîne trajective, et corrélativement de la notion de mitate 見立て (voir un lieu a en tant que lieu b) et de la « logique du lieu » (dite également « logique du prédicat ») de Nishida. Dans cette optique, la réalité se définira comme la trajection (par les sens, l'action, la pensée, le langage) de S en tant que P, soit la formule r = S/P, ce qui permet la synthèse entre logique de l'identité du sujet (Aristote) et logique de l'identité du prédicat (Nishida). La notion de chaîne trajective, soit la formule (((S/P)/P')/P'')P'''..., permet de prendre en compte l'histoire et l'évolution. S'ensuivent une série de rapprochements entre les chaînes sémiologiques barthésiennes, la tonation (Tönung) chez Uexküll, la sémiose chez Peirth, voire la physique chez Heisenberg. Il s'agira ici d'ordonner ces divers rapprochements en tant que production de la réalité (le milieu, Umwelt) à partir du Réel (l'environnement, Umgebung), et réciproquement.

mercredi 17 janvier 2018

Pour que naquît ce paysage / Augustin BERQUE

Calling on a Friend in the Snow (détail, Sun Zhi, 1595)
NdE. : à penser en rapport avec
"L'antre de la Femelle obscure" d'A. Berque
source
Paru dans Œuvre et lieu, sous la direction d'Anne-Marie Charbonneaux et Norbert Hillaire en collaboration avec Annie Delay, Paris, Flammarion, 2002, p. 18-34. (c) avec l'aimable autorisation des éditions Flammarion, pour diffusion scientifique. 

Pour que naquît ce paysage

par Augustin BERQUE


I. Pour que naquît ce paysage, il avait fallu bien du temps : le long travail d'une histoire, lentement tissée entre la montagne et les cals de mains humaines, sous des ciels changeants ; mais là-devant, je n'ai passé que deux journées d'automne, saison propice aux imparfaits du subjonctif. C'était en octobre, la fête était passée (du moins, j'en avais la trace écrite), et dans quelques semaines, tout cela serait recouvert par la neige. Par beaucoup de neige : dans la cour de l'ancienne école de Tsuchikura, la perche du nivomètre était graduée jusqu'à plus de quatre mètres. Encore cette école, qui par manque d'enfants dut être fermée en Heisei VIII (1996), n'était-elle qu'une annexe utilisée l'hiver ; l'école principale, celle de la belle saison, n'étant alors plus dégagée par le chasse-neige. Un refuge, en somme, avec un beau grand poêle dans la salle de gymnastique. 

mercredi 3 janvier 2018

Les limites radicales de la subjectité / Augustin Berque

L’araignée qui pleure (Odilon Redon, 1881)
source
À paraître dans Method(e)s. African Review of Social Sciences Methodology, 2017 : Fractures épistémologiques dans un monde globalisé.

Les limites radicales de la subjectité occidentale moderne

– quelques implications épistémologiques de la mésologie –

Augustin Berque

Résumé – On distingue d'abord ici la subjectité de la subjectivité. La subjectité est proprioceptive: c'est avoir une certaine conscience de soi, donc être un sujet, pas un objet. La subjectivité est un attribut de la subjectité : c'est voir les choses de son propre point de vue. Le mécanicisme occidental moderne a dénié la qualité de sujet aux vivants non-humains, voire à certains humains. Au contraire, la mésologie (l’Umweltlehre d’Uexküll) pose que tout être vivant est un sujet, qui de ce fait a son propre monde. On creuse ici la question des degrés et des champs de cette subjectité, du vivant le plus primitif au "moi je" du sujet occidental moderne.

Plan : §1. Quelques mots du sujet ; §2. Le paradigme mécanique ; §3. Le tournant uexküllien ; §4. Une science du de-soi-même-ainsi (shizengaku 自然学) ? ; §5. Le vif du sujet ; §6. Des concepts et, pourquoi pas, un autre paradigme ?

mercredi 27 décembre 2017

Milieu, co-suscitation, désastres naturels et humains / Augustin BERQUE

La Chute des anges rebelles (Pieter Brueghel l'Ancien, 1562)
source
Institut des hautes études pour la science et la technologie (IHEST)
École des Mines Paris Tech,  30 novembre 2017
L’usure des risques
*
Milieu, co-suscitation,
désastres naturels et humains
par Augustin BERQUE

Résumé – Les désastres consécutifs au tsunami du 11 mars 2011 n’en sont pas l’effet direct ; ils ont pour cause première le mode de la relation que la modernité a instaurée entre la société japonaise et son environnement, dans l’oubli de l’histoire et l’abstraction du sujet humain hors de son milieu, réduit à une table rase définie par le seul profit. C’est cette abstraction qui a fait du tsunami et de ses suites nucléaires une catastrophe, et qui – sauf reconcrétisation du milieu nippon – ne manquera pas d’en susciter d’autres à l’avenir.

mercredi 20 décembre 2017

Qu’est-ce que la spéciété / Augustin Berque

Le cheval blanc (Paul Gauguin, 1898)
source
Journée d'études du CIDES, 13 octobre 2017
La question animale depuis Simondon : enjeux anthropo/juridico-éco-logiques

Qu’est-ce que la spéciétéet pouvons-nous dépasser la nôtre ?

par Augustin Berque

Les animaux ne sont pas des sujets.
Alain Prochiantz, 2012

§ 1. Ce que cherchait Imanishi
Imanishi Kinji[1] (1902-1992) est ce naturaliste japonais – alpiniste, entomologue, écologue, éthologue, primatologue, anthropologue – à propos duquel un Frans de Waal (DE WAAL 2001 : 119) a pu parler des

"enormous accomplishments of Imanishi’s approach to primate behavior, which amount to a paradigm shift adopted by all of primatology and beyond. The basic premises of his school, and the application of ethnography to the study of animal societies, are now all but taken for granted"  

alors que les spécialistes occidentaux s’en étaient longtemps moqués, si même ils en avaient eu connaissance. De Waal rappelle donc à leur intention que la méthode d’Imanishi – en un mot, appliquer aux singes les concepts et les techniques de l’anthropologie – a largement précédé le programme de Louis Leakey, lequel, dans les années soixante, envoya Jane Goodall étudier les anthropoïdes pour s’informer sur les ancêtres de notre espèce.

mardi 12 décembre 2017

Journée d'étude EHESS/Univ. Kyoto

Photo : Sandrine Ruhlmann
 3e Rencontre franco-japonaise en anthropologie et en philosophie

Questionner le paradigme de la technique

le 15 décembre 2017, EHESS-Paris
matin : 54 Bd Raspail, salle AS1 -08 
après-midi : 105 Bd Raspail, salle 8

Organisation : Frédéric JOULIAN (EHESS), Mayuko UEHARA (Univ. Kyôto) et le groupe  (AIDA)
Programme :

mercredi 6 décembre 2017

La cosmophanie des réalités géographiques / Augustin Berque

The Sphinx, the Great Pyramid and two lesser Pyramids
(Ghizeh, Egypt: Francis Bedford,1862)
source
Paru dans les Cahiers de géographie du Québec, vol. LX, , n° 171, déc. 2016, p. 1-14.
Seminário Nacional sobre Geografia e Fenomenologia
Unicamp, Limeira, 25-26 octobre 2016

La cosmophanie des réalités géographiques

par Augustin Berque

Résumé – On interprète ici le « litige » (Streit) que Heidegger voit entre la Terre et le Monde, dans L’Origine de l’œuvre d’art, comme l’en-tant-que (als) qui fait sortir la substance terrestre de son identité de gisant-dessous (hupokeimenon, subjectum) pour déployer son être vers un prédicat insubstantiel qui est un certain monde – le Monde, pour nous autres dont c’est le monde. Cette assomption du sujet (la Terre) en tant qu’un certain prédicat – un monde, qu’elle ouvre de ce fait même – produit les réalités géographiques. L’œuvre d’art y joue un rôle d’éclaireur. La science en revanche n’a de cesse qu’elle ne saisisse l’identité du sujet (celui du logicien, qui n’est autre que l’objet du physicien). L’on peut ainsi tracer une triple homologie dans le Streit : il y a litige entre Terre et Monde comme entre science et art, ainsi qu’entre sujet et prédicat, litige qui engendre indéfiniment la mouvante réalité d’un certain milieu.

Mots clefs : art, en-tant-que, milieu, monde, prédicat, réalité, science, sujet, Terre.