vendredi 25 décembre 2015

A en tant que non-A / Augustin Berque

Le Rêve (Pablo Picasso, 1932)
(source)
Colloque philosophique franco-japonais
Université Dôshisha, Kyôto, 13-14 décembre 2013

A en tant que non-A

Du syllemme de la réalité au paradigme mésologique

par Augustin BERQUE

Résumé – Créée en 1848 comme science positive des milieux par un disciple d’Auguste Comte, Charles Robin, mais plus tard écartelée entre sciences de la nature et sciences humaines, la mésologie (環世界学、風土学) s’est étiolée devant l’écologie et a presque disparu au XXe siècle, avant de renaître sous le nom d’Umweltlehre (環世界学) dans les travaux d’Uexküll, et de fûdogaku 風土学 dans ceux de Watsuji. Différence radicale avec la mésologie de Robin, celle-ci est une herméneutique dont la condition est la subjectité (主体性) du vivant en général, ou de l’humain en particulier. Le milieu n’est donc pas l’environnement objectif que considère la science écologique ; mais ce n’est pas non plus une simple représentation subjective, parce qu’il existe réellement.  À la fois subjectif et objectif, A et non-A, il est trajectif (通態的).

mercredi 16 décembre 2015

Au prisme du haiku / Augustin Berque


Sur mon chapeau
La neige me paraît légère
Car elle est mienne

Haïku de Nagata Koi (1900-1997)
Estampe d'Hiroshige, (69ème Station de Kisokaido, 1834)
(source)
La Maison de la poésie de Nantes, Poésies et écologies, Lieu unique, 28 novembre 2015

La perception du milieu nippon au prisme du haïku

Augustin BERQUE

1. De quel point de vue ?
Je ne vous parlerai pas en spécialiste de la littérature japonaise, ce que je ne suis pas, ni en poéticien, bien que j’aie commis l’an dernier un livre intitulé Poétique de la Terre[1] ; mais il s’agissait en réalité d’une poïétique de la Terre, c’est-à-dire d’une analyse de la force créatrice de cette planète dont l’évolution, en quelque quatre milliards d’années, est passée, en créant d’abord la vie, d’un simple état physico-chimique à l’état bio-physico-chimique, c’est-à-dire écologique, celui de notre biosphère, pour accéder enfin, en créant l’humanité, à l’état éco-techno-symbolique, celui de notre écoumène, c’est-à-dire l’ensemble des milieux humains, ou la relation de l’humanité avec la Terre.

mercredi 9 décembre 2015

Les ambiances sensibles / Fabio La Rocca

Vue de toits (effet de neige), de Gustave Caillebotte (1878)
(source)
Exposé au séminaire « Mésologiques » du 13 février 2015 (texte condensé)

Les ambiances sensibles et le milieu existentiel

par Fabio La Rocca


Résumé :
Le quotidien urbain s’invente et se réinvente. Il en résulte que la relation singulière que nous établissons avec les lieux des métropoles est le produit des effets du milieu territorial d’un point de vue symbolique et affectif. L’espace vécu en commun favorise ainsi une identification collective avec le développement d’une diversité de pratiques sensibles qui constitue la variété des ambiances et une forme de narration de la scène urbaine et sociale. Ecouter, sentir, toucher les espaces : une expression sensorielle et sensible qui affecte nos parcours et nos relations au milieu et à sa diversité symbolique. Les ambiances de la vie quotidienne urbaine créent dans leur ensemble une unité significative de construction de lieux de socialité, d’espaces d’émotions, ou bien d’espaces sensibles.

mardi 8 décembre 2015

Habitat insoutenable et COP21 / Augustin Berque

(source)

[Habitat insoutenable et COP 21]

Préface à l’édition japonaise de : Augustin Berque, Histoire de l’habitat idéal, de l’Orient vers l’Occident, Paris, Le Félin, 2010
Augustin Berque

Que je l’aie écrit voici dix ans ne modifie pas l’actualité du propos de ce livre, propos qui reste de définir les origines et l’histoire des motivations qui ont poussé la société contemporaine, dans les pays riches, à idéaliser la maison individuelle au plus près de la nature, ce qui a conduit à l’éclatement des villes et au phénomène de l’urbain diffus. Les origines et l’histoire des motivations qui expliquent ce phénomène n’ont pas changé.

mercredi 2 décembre 2015

L’effet Uexküll / Victor Petit

Première de couverture de l'édition originale allemande publiée en 1934 de Milieu animal et milieu humain
Première de couverture de l'édition originale
allemande publiée en 1934 de
Milieu animal et milieu humain
(source
Séminaire Mésologiques du 13 novembre 2015

L'effet Uexküll 

(Merleau-Ponty, Canguilhem, Simondon)

Victor Petit

Résumé : Dans un article des Cahiers de Simondon, n°1 (2009), nous méditions l’héritage d’Uexküll, avec les yeux de Simondon, à partir d’une triple distinction qui définissait selon nous le vivant : individu/système (machine) ; rapport/relation ; environnement/milieu. Dresser la liste des personnes qui ont, à leur manière, distingué le rapport physique d’un système à son environnement de la relation biologique d’un individu à son milieu, s’avèrerait être une tâche délicate, puisque cette distinction s’ancre dans l’éthologie et la psychologie animale, aussi bien que dans la psychologie médicale, aussi bien que dans la phénoménologie du vivant et la philosophie de la biologie, etc. Cette distinction est, selon nous, une autre manière de dire l’effet Uexküll. Avant de méditer cet effet chez trois philosophes contemporains et amis (Merleau-Ponty, Canguilhem, Simondon : partie 3), nous resituerons le milieu d’Uexküll historiquement, pour mieux saisir la philosophie du milieu (partie 1), avant de préciser de quoi sa mésologie de la perception est fondatrice (partie 2). 
De l’héritage philosophique d’Uexküll, nous ne dirons cependant presque rien. Et son héritage n’est pas tant ici explicite qu’implicite. Certes Merleau-Ponty, Canguilhem et, à moindre égard, Simondon, disent explicitement l’importance d’Uexküll, mais ils ne l’étudient pas de près – sauf dans les cours sur la nature (1957-1958) de Merleau-Ponty. Si nous pouvons parler d’ « effet Uexküll » cependant, c’est que le couplage dynamique de l’être et du milieu qui est au fondement de leur philosophie n’est pas compréhensible sans l’héritage d’Uexküll. Cet héritage pose des questions philosophiques qui sont autant de chantiers mésologiques ; et l’un des chantiers les plus difficiles nous semble celui de préciser le rôle et le statut du « milieu technique » (partie 4).

mercredi 25 novembre 2015

Le vent d'automne et les larmes de rosée / Julie Brock

Lespédèze de montagne 山萩
Lespédèze de montagne 山萩
Séminaire Mésologiques du 13 mars 2015

Le vent d'automne et les larmes de rosée

- un point de vue écouménal sur un poème du Man'yôshû -

Julie Brock

Résumé : Dans les poèmes du Man'yôshû (la plus ancienne anthologie de poèmes japonais dont la compilation s'est achevée au milieu du VIIIe siècle), on trouve fréquemment une figure appelée jo-kotoba : littéralement « les mots qui commencent ». Pour éclaircir le mode de fonctionnement du jo-kotoba, nous examinons un poème du Man'yôshû (vol. 8, n° 1617) dans lequel les deux premiers vers décrivent des lespédèzes couvertes de rosée par une fraîche matinée d'automne, tandis que les deux derniers vers, où les larmes jaillissent irrépressiblement, expriment la tristesse de la séparation. Entre ces deux parties s'intercale un vers médian signifiant « le vent souffle ». Entre les gouttes de rosée qui perlent sur les lespédèzes et les larmes versées par la poétesse, il y a un lien grammatical formé le verbe otsuru, « tomber », et un lien métaphorique engendré par le double sens de aki, qui, dans la graphie du poème signifie « l'automne », et a pour homonyme, dans une autre graphie, un mot signifiant « la rupture, la séparation ». Notre analyse montre que l'automne et la séparation constituent pour ainsi dire un couple de forces qui, portées par le vent, se combinent en un seul moment poétique. Elle conclut que les nombreux effets mis en oeuvre dans ce poème tendent à une combinatoire que les outils de la mésologie permettent de décrire avec justesse et précision.

mercredi 18 novembre 2015

Dépasser l'espace foutoir

Espace foutoir ?
(source)
École supérieure d’art et de design d’Orléans– Conférence, 7 janvier 2015 

Pouvons-nous dépasser l’espace foutoir (junkspace) de la Basse Modernité ?

par Augustin BERQUE

Résumé - Partant d'une citation de Rem Koolhaas, "The cosmetic is the new cosmic", on s'interroge d'abord sur la notion de cosmicité, qui s'exprimait dans toutes les cultures traditionnelles, notamment par l'architecture. En rapprochant cette cosmicité de ce qu'Uexküll a mis en évidence avec la notion d'Umwelt, on montre que cette expression, qui intègre les trois valeurs humaines fondamentales (le Bien, le Beau, le Vrai) en un tout cohérent, répond à une nécessité ontologique qui s'enracine dans le monde vivant. Puis on montre que le dualisme moderne a dissocié ces valeurs, aboutissant ainsi à l'acosmie, contraire de la cosmicité. L'espace foutoir (junkspace) prôné en tout cynisme par un Rem Koolhaas en est un exemple paradigmatique. Pour surmonter cette acosmie, les recettes architecturales ne suffiront pas ; c'est d'une révolution ontologique et logique que nous avons besoin, rétablissant le lien, par delà le dualisme moderne, entre la physique, la biologie et les valeurs humaines, comme y invite la mésologie nouvelle, dérivée de l'Umweltlehre d'Uexküll et du fûdoron de Watsuji (1).


(1) Cet article est la version française, plus élaborée et plus générale, d’une conférence donnée en japonais le 25 septembre 2014 à Okayama au congrès de l’Institut d’architecture du Japon (JIA) sous le titre « 建築の再コスモス化は可能か », et dont une version anglaise, sous le titre « Can we recosmize architecture ? », est également accessible sur notre site. NB : dans le présent texte, les anthroponymes japonais sont donnés dans leur ordre normal, patronyme en premier.

mercredi 11 novembre 2015

Programme de l'année 2015-2016

(source)
PROGRAMME DE L'ANNÉE 2015-2016

Augustin Berque, directeur d'études*
Luciano Boi, maître de conférences
Romaric Jannel, doctorant EPHE
Yoann Moreau, postdoctorant à l'IIAC (EHESS/CNRS)

 

Milieu et monde : l’approche mésologique de la perception

2e et 4e vendredis du mois de 18 h à 20 h (amphithéâtre François Furet, 105 bd Raspail 75006 Paris), du 13 novembre 2015 au 10 juin 2016.


Dans la mésologie (Umweltlehre) d’Uexküll, la question de la perception tient une place centrale, chaque espèce percevant le donné environnemental brut (Umgebung) d'une manière qui lui est propre, et constituant par là son milieu spécifique (Umwelt). Cette question centrale est directement liée à ce qu'Uexküll a baptisé Bedeutungslehre, l'étude de la signification, qui a fait de lui le précurseur de la biosémiotique, en même temps que son Umweltlehre faisait de lui l'un des fondateurs de l'éthologie. Fortement influencé par Uexküll, Heidegger distinguera le niveau ontologique du minéral, qui est "sans monde" (weltlos), de celui du vivant, qui est "pauvre en monde" (weltarm), et de celui de l'humain, qui grâce à la parole est "formateur de monde" (weltbildend). De son côté, la mésologie (fûdoron) de Watsuji montrait que les différentes cultures humaines perçoivent et aménagent l'environnement  naturel (shizen kankyô) d'une manière spécifique, élaborant ainsi historiquement chacune son milieu propre (fûdo), élaboration qui la structure elle-même dans ce "moment structurel de l'existence humaine" qu'est la médiance (fûdosei). Le problème de la perception apparaît ainsi intimement lié à la mésologie, donc aux notions de milieu et de monde.
    Le séminaire entend renouer aussi avec la pensée de Merleau-Ponty comme de Simondon d’un côté, et avec l’écologie de la perception de Gibson de l’autre, en soulignant le rôle du mouvement dans la perception multimodale ainsi que l’importance de l’interaction entre la saisie corporelle de l’environnement et l’influence des propriétés de celui-ci. Nous tenterons de montrer que c’est cette interaction qui, en déployant un espace-temps singulier à partir de notre fondement terrestre, assure le développement de l’être et de sa relation signifiante au monde. De la physique à la psychologie, de la biologie à l'anthropologie, de la philosophie aux sciences sociales, de l'évolution des espèces à l'histoire humaine, de la vision bouddhique des divers niveaux de conscience jusqu'aux sciences cognitives, le séminaire approchera le problème de la perception par de multiples points de vue, pour rendre justice à sa complexité, mais avec le constant souci d'en tirer une interprétation unifiée par la relation entre milieu(x) et monde(s).

samedi 7 novembre 2015

La montée de la nature dans l’œuvre de Maurice Sauzet / Augustin Berque

« Une autre architecture ... »
(source)
Paru dans Chris Younès (dir.) Maurice Sauzet, poétique de l’architecture, Paris, Norma, 2015, p. 21-27.

La montée de la nature

dans l’œuvre de Maurice Sauzet

par Augustin Berque

I. La nature hante l’œuvre de Maurice Sauzet, tant par les formes où il l’accueille que dans les propos qu’elle lui inspire. Hanter, c’est un verbe déroutant. Les étymologistes ont longtemps cru qu’il dérivait du latin habitare, avec le sens de fréquenter, être souvent quelque part, ou même habiter. À l’époque classique, on pouvait dire en ce sens « hanter chez quelqu’un », voire « hanter céans », c’est-à-dire habiter ici. Puis l’on a découvert que ce mot, venant de Normandie, dérivait de l’ancien scandinave heimta, retrouver, conduire à la maison (la racine est la même que celle de l’allemand Heim ou de l’anglais home).  Dire que « la nature hante l’œuvre de Maurice Sauzet », en somme, cela voudrait dire que l’œuvre de cet architecte conduit la nature à la maison. « À la maison » : chez elle ?

mercredi 7 octobre 2015

Anthropocene from a mesological point of view / Augustin Berque

Fleurs d'équinoxe 彼岸花
Fleurs d'équinoxe, 2015
Francine Adam (cc)
総合地球環境学研究所, 2015.9.17人類世考察会
Research Institute for Humanity and Nature, Kyoto
Anthropocene workshop
17 September 2015

Anthropocene from a mesological point of view

Augustin Berque

1. “Anthropocene” comes from the Greek anthropos, human being, and kainos, new. It means that we have entered an age in which humankind is transforming nature to a degree which becomes geologically significant. The suffix cene has been used, in geology, to designate a new age of life on the Earth ; hence Eocene etc. In that sense, Anthropocene might be limited to a geological meaning, the question being how to define when it begins : was it in the fifties with the so-called Great Acceleration? In 1784 with the steam engine? With the neolithic agricultural revolution? With the use of fire? Etc.

mercredi 1 juillet 2015

Quant aux montagnes et aux eaux... / Augustin Berque

Landscape in the style of Tang Yin (1902,Liang Yuwei)
Hong Kong Museum of Art
(source)
Centre culturel international de Cerisy-la-Salle, 20-27 juin 2015
Colloque Rationalités, usages et imaginaires de l’eau

« Quant aux montagnes et aux eaux,

tout en ayant substance, elles tendent vers l’esprit »

– du principe de Zong Bing à L’Origine de l’œuvre d’art

par Augustin BERQUE

Résumé – Dans le propos de Zong Bing « Quant aux montagnes et aux eaux , tout en ayant substance, elles tendent vers l’esprit » (c. 440), comme dans L’Origine de l’œuvre d’art de Martin Heidegger (1935), on trouve un même principe : la réalité des milieux humains, comme celle des milieux vivants en général, s’établit par dé-voilement (ἀ-λήθεια) de l’identité substantielle en tant que quelque chose (als etwas), ce qui est analogue à la prédication « S en tant que P » (soit ici « S/P »). Mais si la foi considère ce dévoilement comme la vérité (ἀλήθεια), c’est au contraire, pour la science moderne, un voilement du réel (S) par le mythe (P) ; à moins que, dans une perspective mésologique dépassant la modernité, elle n’en vienne à porter justement sa recherche sur la relation S/P.

Abstract – In Zong Bing’s words (c. 440 AD) “As for landscape, while possessing substance, it tends to the spiritual”, as well as in Martin Heidegger’s The Origin of the Work of Art (1935), one can find the same principle: the reality of human milieux, as well as that of living milieux in general, is established through a de-veiling (ἀ-λήθεια) of substantial identity as something (als etwas), which is analogous to the predication “S as P” (represented here as “S/P”). Yet if creed considers this de-veiling as truth (ἀλήθεια), on the contrary, for modern science, it is a veiling of the real (S) by myth (P); unless science, in a mesological perspective overcoming modernity, comes to focus its research precisely on that relation S/P.

mercredi 17 juin 2015

Mésologie du haïku / A. Berque

Hanging a Poem on a Cherry Tree, Ishikawa Toyonobu
University of Michigan Museum of Art
(source)
Séminaire « Mésologiques » - Exposé du 12 juin 2015

Mésologie du haïku

Augustin BERQUE

Extrait :
"La première édition du Petit Larousse (1906) ignore le haïku (haiku 俳句). Celle de 2001 le définit comme « Petit poème japonais constitué d’un verset de 17 syllabes ».  Le plus littéraire de nos grands dictionnaires, le Dictionnaire culturel en langue française d’Alain Rey (Le Robert, 2005, 5 vol.), le définit comme « Poème classique japonais de trois vers issu de la strophe nommée haïkaï, dont le premier et le troisième sont pentasyllabiques, le deuxième heptasyllabique (5-7-5, soit 17 syllabes) », et lui consacre en outre un encadré de deux demi-pages, où l’on peut lire entre autres que le haïku « condense une perception fugitive du monde sensible », où  « derrière l’apparente facilité et la spontanéité se cachent une rigueur formelle et une thématique très codifiée, où alternent et se mêlent notations sur la nature, les saisons, les travaux et les jours, les sentiments.
(...)
Du point de vue mésologique, il est significatif que l’ascendance du haïku le rattache au poème en chaîne (renga 連歌). Cette forme poétique illustre en effet l’accent que la culture japonaise a mis sur l’intersubjectivité, autrement dit sur la médiance, ce moment structurel corps animal / corps médial."
  

jeudi 11 juin 2015

Chimie et affordances / Jean-Pierre Llored

The Alchemist (1663, Cornelis Bega)
The J. Paul Getty Museum
(source)
Exposé fait le vendredi 5 juin au séminaire  "Mésologiques" de l'EHESS (14e séance)

Chimie et affordances

Perspectives mésologiques en philosophie des sciences

Jean-Pierre Llored

Résumé de la présentation :
Cette conférence part d’une étude épistémologique, menée en laboratoire de chimie durant la thèse doctorale du conférencier, de plusieurs pratiques chimiques (synthèse de composés à l’échelle nanochimique ; analyse de polluants du sol, des eaux et de l’air ; modélisation d’une molécule par des atomes en chimie quantique, etc.). Ce faisant, elle établit la dépendance mutuelle des corps et des transformations chimiques, ainsi que le rôle constitutif et inéliminable des modes d’intervention et des milieux dans la constitution et la définition de ce à quoi les chimistes disent avoir affaire : corps et matériaux. Elle montre comment les chimistes dépassent aussi bien le holisme qui déduit les parties du tout que le réductionnisme qui réduit le tout à ses parties, en incluant, de façon bien souvent pragmatique, le milieu associé dans leurs savoir-faire et raisonnements. Cette enquête empirique ouvre des perspectives mésologiques en philosophie des sciences dans la mesure où le corps chimique peut être appréhendé non comme une « sub-stance », mais comme une « ex-stance » comme le proposait Bachelard, ou comme une « affordance » ; concept gibsonien dont le contenu sera interrogé et redéfini, ici, à l’aune de la chimie.

mardi 2 juin 2015

Formes empreintes, formes matrices, Asie orientale / Augustin Berque

Parution

Formes empreintes, formes matrices, Asie orientale

Augustin Berque

Résumé

La problématique du milieu a débuté en ce qui me concerne avec un séminaire collectif organisé en 1983-1984 à l’Ehess sur le thème «paysage empreinte, paysage matrice». Empreinte parce que, par la technique, les formes paysagères portent la marque des œuvres humaines (c’est l’anthropisation de l’environnement); matrice parce que, par le symbole, elles influencent nos manières de percevoir, de penser et d’agir (c’est l’humanisation de l’environnement); ce qui, à l’échelle de l’espèce, par effet en retour, a même entraîné l’hominisation (l’on adopte ici la thèse de Leroi-Gourhan).

mercredi 27 mai 2015

Milieu / Damien Faure

MILIEU

Un film de Damien FAURE
51min, 2015, aaa production




Au Japon, dans les montagnes de l'île de Yakushima, les Dieux se préparent à l'arrivé du typhon...

Dans certains lieux éloignés du pays des hommes, la nature et le cinéaste subissent une trajection. Les vents participent aux mouvements de l'outil caméra et le filmeur essaye d'orienter son point de vue. Par un aller retour sensoriel, les deux entités interprètent la réalité d'un milieu.(Avec la voix d'Augustin Berque, philosophe géographe).

Jeudi 04 Juin 2015 à 20h
Commune Image
8, rue Godillot 93400 Saint Ouen

mercredi 20 mai 2015

Jean-Luc Hervé / Shiono Eiko

Autumn Landscape (Kiyomizudera, 1893)
Keichiro Kume | Nara Prefectural Museum
source
Séminaire Mésologiques du 13 février 2015

Jean-Luc Hervé, 

compositeur français influencé par le paysage du Japon

Shiono Eiko


Résumé : Jean-Luc Hervé, l'un des plus grands compositeurs dans le monde aujourd'hui, a composé Effet lisière (création en 2003),  inspiré par le paysage du Japon, surtout le jardin emprunté au paysage, shakkei, pendant a résidence à la Villa Kujôyama de  Kyôto en 2001. Cette pièce est constituée de deux phases, la promenade musicale dans le jardin et le concert dans la salle. Concernant la musique, son écriture reste complètement occidentale, toutefois  il s'y trouve quelques essences japonaises. Non seulement le concept, mais également la musique elle-même de cette pièce intéressera certainement les spécialistes de la mésologie. Je vais donc présenter Effet lisière avec beaucoup d'illustrations sonores, ce qui permettra d'ouvrir la discussion.

mercredi 6 mai 2015

Neiges / Martin de la Soudière

Genji regardant la neige depuis son balcon
 Toyohara Kunichika (1867)
Museum Victoria
Compte Rendu du Séminaire du 3 avril 2015

Neiges d'antan, neiges d'ailleurs

Martin de la Soudière
Chargé de recherche au CNRS

Nous transportant dans le temps autant que dans l'espace, la neige est l'un des "météores" qui fascine le plus. Sa chute, sa texture, sa couleur, etc. déroutent, et la rendent instable, mouvante, aléatoire, paradoxale. Comme l’admettent les climatologues, elle est difficile à appréhender, à mesurer, à deviner. Les mots, en toute culture, et pas seulement chez les Inuit, sont là, très nombreux, qui en décrivent les variétés. Météore solide, c’est un matériau, comme le savent bien les enfants, une pâte à modeler. Quant à sa couleur, elle n’est pas celle qu’on croit : blanche… mais bleue. On attend sa première chute, comme la poésie le dit souvent, mais la dernière ? Surprenante, elle l’est encore avec la symbolique qui lui est associée. Elle dépayse en effet. Dans l’espace d’une part, car nous l’associons aussitôt à d’autres contrées où elle est reine, les Grand Nords, la montagne aussi. Elle dépayse d’autre part dans le temps. Et là, nouveau paradoxe : si elle est surtout associée à l’enfance, elle l’est aussi à la vieillesse et à la mort. C’est là le véritable sens du poème de François Villon : Ballade des dames du temps jadis. Enfin, comme on le croit en Lozère, elle ferait dormir, idée reprise par le chanteur Pascal Danel en 1966 : Les neiges du Kilimandjaro. J’ai fini par l’allusion à un objet universel et emblématique, les boules à neige, étudiées par l’ethnologue Martyne Perrot : "elles font voyager, écrit-t-elle, vers des contrées lointaines, en même temps que vers notre propre enfance".

mardi 28 avril 2015

Le sens des choses n’est-il qu’en nous ? / A. Berque

Higanbana 彼岸花, kigo de l'automne
Higanbana 彼岸花, kigo de l'automne (source)
Université du Luxembourg
Institut d’études romanes, médias et arts
Séminaire 2014-2016 Géopoétiques : les sens de l’espace 
conférences du 6 mars 2015

Le sens des choses n’est-il qu’en nous ?

– de géopoétique en poétique de la Terre –

Augustin Berque






mercredi 22 avril 2015

La chasse aux nuages, une nouvelle pratique paysagère ? / Jean-Baptiste Bing

Nuage en bonnet (J.-B. Bing, 26 octobre 2013, Mont-Blanc )
Séminaire Mésologiques – 27/02/2015

La chasse aux nuages, une nouvelle pratique paysagère ?

Jean-Baptiste Bing

Introduction

La chasse aux nuages consiste à observer les nuages, et à photographier ceux qui paraissent remarquables. Cette pratique semble s’être développée dans les années 2000 au point de donner naissance à des sociétés locales qui échangent leurs prises notamment via Internet. Elle peut s’accomplir aussi bien au cours du quotidien (c’est ainsi que, lors d’un banal arrêt sur l’autoroute, j’ai pu photographier un très beau nuage en bonnet coiffant le Mont-Blanc ) qu’exiger de longs voyages dans le seul but de faire une belle photo d’un nuage rare ou exceptionnel (ainsi, la Gloire du Matin, gigantesque rouleau qui peut mesurer jusqu’à 500 km et qui n’apparaît que le long des côtes du Golfe de Carpentaria, Australie). Elle est suffisamment populaire pour avoir justifié l’écriture – et la traduction – d’un petit guide pour apprenti-chasseur (Pretor-Pinney, 2007).
L’hypothèse défendue ici est que, malgré son nom, la chasse aux nuages a plus à voir avec le paysage qu’avec l’art cynégétique. Nous le vérifierons en tentant une approche géographique du nuage et de sa chasse, et en nous interrogeant sur ce que le nuage peut nous apprendre au sujet de paysages plus classiques .

mercredi 15 avril 2015

PROCHAINE SÉANCE : "Espaces intercalaires" à Tokyo

 18-20h, vendredi 17 avril, Grand Amphithéâtre, 105 Bd. Raspail.





ESPACES INTERCALAIRES
Un film de Damien Faure
VO ST français, 56’
© 2012 aaa production

mardi 14 avril 2015

Les ambiances sensibles et le milieu existentiel / Fabio La Rocca

Graffiti à Toulouse
Graffiti à Toulouse (source)
Exposé au séminaire « Mésologiques » du 13 février 2015
(texte condensé)

Les ambiances sensibles et le milieu existentiel

par Fabio La Rocca

Résumé : Le quotidien urbain s’invente et se réinvente. Il en résulte que la relation singulière que nous établissons avec les lieux des métropoles est le produit des effets du milieu territorial d’un point de vue symbolique et affectif. L’espace vécu en commun favorise ainsi une identification collective avec le développement d’une diversité de pratiques sensibles qui constitue la variété des ambiances et une forme de narration de la scène urbaine et sociale. Ecouter, sentir, toucher les espaces : une expression sensorielle et sensible qui affecte nos parcours et nos relations au milieu et à sa diversité symbolique. Les ambiances de la vie quotidienne urbaine créent dans leur ensemble une unité significative de construction de lieux de socialité, d’espaces d’émotions, ou bien d’espaces sensibles. 

mercredi 8 avril 2015

Art et mésologie / Didier Rousseau-Navarre

Installation sculpture en bois
Corse 2014, D. Rousseau-Navarre
Séminaire du 13 décembre 2014
Avec le soutien du Conseil Régional de Champagne Ardenne

Art et mésologie

Didier Rousseau-Navarre

S’agissant de caractériser l’art, je souhaite introduire ma présentation par ce texte de Martin Heidegger.

« L’origine de l’œuvre d’art, c’est l’artiste. L’origine de l’artiste, c’est l’œuvre d’art. Aucun des deux n’est sans l’autre. Néanmoins, aucun des deux ne porte l’autre séparément. L’artiste et l’œuvre ne sont en eux-mêmes et en leur réciprocité que par un tiers qui pourrait bien être primordial : à savoir ce d’où artiste et œuvre d’art tiennent leur nom, l’art. » (1)

Dans cette analyse sur l’origine de l’œuvre d’art, je ressens l’intention d’identifier l’œuvre d’art comme (un sujet), l’art comme (un prédicat), l’artiste comme (Une réalité).

Note de la rédaction : Ce texte a été rédigé par Didier Rousseau-Navarre, sculpteur dont les productions sont visibles sur son site. Il s'agit d'un texte d'artiste doublé de compétences botaniques. Si Didier Rousseau-Navarre cite des auteurs et des concepts qui ont inspiré son œuvre, il ne s'agit pas pour autant d'une thèse scientifique. La mésologie soutient aussi ce type de perspective, mais opère la distinction entre processus d'objectivation (ce vers quoi tend la science) et de subjectivation (ce vers quoi tend l'expérience artistique).

vendredi 3 avril 2015

Appel à communications 2015-2016 : Milieu et monde : l’approche mésologique de la perception

Le jardin des délices - Jérôme Bosch
Le jardin des délices - volets fermés (1504)
Jérôme Bosch
(source)

Appel à communications 2015-2016

Pour l’année 2015-2016, le thème du séminaire collectif à l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales, Paris) « Mésologiques : philosophie des milieux » sera : Milieu et monde : l’approche mésologique de la perception.

Argument : Dans la mésologie (Umweltlehre) d’Uexküll, la question de la perception tient une place centrale, chaque espèce percevant le donné environnemental brut (Umgebung) d'une manière qui lui est propre, et constituant par là son milieu spécifique (Umwelt). Cette question centrale est directement liée à ce qu'Uexküll a baptisé Bedeutungslehre, l'étude de la signification, qui a fait de lui le précurseur de la biosémiotique, en même temps que son Umweltlehre faisait de lui l'un des fondateurs de l'éthologie. Fortement influencé par Uexküll, Heidegger distinguera le niveau ontologique du minéral, qui est "sans monde" (weltlos), de celui du vivant, qui est "pauvre en monde" (weltarm), et de celui de l'humain, qui grâce à la parole est "formateur de monde" (weltbildend). De son côté, la mésologie (fûdoron) de Watsuji montrait que les différentes cultures humaines perçoivent et aménagent l'environnement  naturel (shizen kankyô) d'une manière spécifique, élaborant ainsi historiquement chacune son milieu propre (fûdo), élaboration qui la structure elle-même dans ce "moment structurel de l'existence humaine" qu'est la médiance (fûdosei). Le problème de la perception apparaît ainsi intimement lié à la mésologie, donc aux notions de milieu et de monde. Le séminaire entend renouer aussi avec la pensée de Merleau-Ponty comme de Simondon d’un côté, et avec l’écologie de la perception de Gibson de l’autre, en soulignant le rôle du mouvement dans la perception multimodale ainsi que l’importance de l’interaction entre la saisie corporelle de l’environnement et l’influence des propriétés de celui-ci. Nous tenterons de montrer que c’est cette interaction qui, en déployant un espace-temps singulier à partir de notre fondement terrestre, assure le développement de l’être et de sa relation signifiante au monde. De la physique à la psychologie, de la biologie à l'anthropologie, de la philosophie aux sciences sociales, de l'évolution des espèces à l'histoire humaine, de la vision bouddhique des divers niveaux de conscience jusqu'aux sciences cognitives, le séminaire approchera le problème de la perception par de multiples points de vue, pour rendre justice à sa complexité, mais avec le constant souci d'en tirer une interprétation unifiée par la relation entre milieu(x) et monde(s).

mardi 31 mars 2015

Mythologie de l'urbain diffus / Augustin Berque

Vue aérienne du domaine de Versailles
Vue aérienne du domaine de Versailles (source)
Proposé aux Annales de géographie, dossier « Habiter : mots et regards croisés »

Mythologie de l’urbain diffus

par Augustin Berque

Résumé. L’article établit la généalogie des mythes qui, en Orient comme en Occident, ont conduit à l’idéalisation de la maison individuelle au plus près de la nature, et ainsi engendré une forme d’habitat insoutenable – non durable écologiquement et injustifiable moralement – : l’urbain diffus.

Abstract.  This article establishes the genealogy of the myths which, in the West as well as in the East, have induced the idealization of the detached house close to nature, and thus produced in the end a form of settlement – a pervasive yet rural-like form of urbanization covering the whole territory – which is both ecologically unsustainable and morally unjustifiable. 

mercredi 25 mars 2015

Where is knowledge ? / Augustin Berque

The Fall of Man de Lucas Cranach
The Fall of Man, Lucas Cranach (XVIe)
(source)
Paru dans  
Dokkyo kokusai kôryû nenpô 
Dokkyo international review, XIV, 2001, 67-90.
International conference on
 Knowledge and Place
Sôka, Dokkyo University, 
9-10 December 2000

Where is knowledge ?

In the mediate data of the unconscious

by Augustin BERQUE
EHESS/CNRS, Paris & Miyagi University, Sendai

Les beunes, vallées magnétiques / Augustin Berque

La Vézère à Les Eyzies-de-Tayac-Sireuil
La Vézère à Les Eyzies-de-Tayac-Sireuil (Dordogne)
(CC Hubert DENIES, 2014, source)
Sédiments 2. Les grands cahiers Périgord patrimoine

Les Beunes, vallées magnétiques

Préface / A. Berque

            Romain Bondonneau, le maître d’œuvre de cet ouvrage, m’a fait l’honneur de me demander une préface pour des vallées que je n’avais jamais vues, ou quasi ; car cela remonte bien loin, et seraient-ils magnétiques, à la longue, les souvenirs s’estompent. Faut-il qu’il m’en souvienne ? Le temps passe, beunes et rivières s’écoulent et passent les auteurs, car ils ont du moins cela en commun avec le temps et avec les rivières, et c’est un sort cosmique : empreint de cosmicité. L’espace-temps, prenons-le donc vers l’amont, à l’inverse des Beunes, lesquelles ont pris le chemin de la Vézère. C’était au Pliocène, nous-dit-on. Âge plus récent que le Miocène, mais moins que le Pléistocène. Et que dire de l’Holocène, voire de l’Anthropocène ! Un vrai scenic railway. C’est sans doute ce qui attira les Beunes – la Grande, la Petite, la toute Petiote, et enfin la Paradoucement beune, ce qui après tout ne veut dire que « ruisseau » dans le jargon des Eyzies, époque assez barbare, et disons même paléolithique dans l’emploi des termes d’hydrographie. 

mercredi 18 mars 2015

Nature, culture: trajecting beyond modern dualism / A. Berque

La Nature se dévoilant devant la Science - Louis-Ernest Barrias
La Nature se dévoilant devant la Science
Louis-Ernest Barrias (source)
University of Tsukuba / EHESS International conference
Fragmentation and divergence: towards the management of social transformation
10-11 March 2015, EHESS, 190 avenue de France, 73013 Paris

Nature, culture: trajecting beyond modern dualism自然と文化の通態 : 近代二元論のかなたへ

by Augustin BERQUE

Abstract – Modern dualism, opposing the subject to the object, and therefore culture to nature, has made possible modern science and technology, and consequently modern civilization, but it has eventually produced an unsustainable world, which progressively destroys its own basement: the Earth. In order to survive, we have to overcome dualism, but is that rationally possible? Making use of the concepts of trajection and trajective chains, this paper shows that not only concrete reality is trajective (neither purely objective nor purely subjective), but that modern physics itself has come to this evidence. Accordingly, beyond the abstraction of dualism, we have to conceive of reality anew, including in the field of the natural sciences.  

mercredi 11 mars 2015

La ville insoutenable / Augustin Berque

Lotissement
 (source)
Colloque ANR PAGODE
Villes et quartiers durables : la place des habitants
Maison des Suds-Pessac, 27 et 28 novembre 2014

La ville insoutenable

par Augustin BERQUE

1. « Insoutenable », mais encore ?
Je remercie les organisateurs du colloque ANR PAGODE « Villes et quartiers durables : la place des habitants » de m’avoir confié cette première conférence plénière sous le titre « La ville insoutenable ». C’était là certainement rendre hommage au programme de recherche décennal (2001-2010) L’habitat insoutenable / Unsustainability in human settlements, dont la première publication collective portait effectivement ce titre : « La ville insoutenable » [1] ; mais je dois immédiatement dissiper un malentendu. Dans l’esprit où ce programme de recherche fut lancé, en 2001, l’« insoutenabilité» en question n’était pas entendue comme étant celle de la ville, mais celle au contraire de ce que, par approximations successives, nous sommes finalement convenus d’appeler « l’urbain diffus » ; c’est-à-dire bien autre chose que la ville dans son acception traditionnelle, cet « assemblage d’un grand nombre de maisons disposées par rues », selon la définition qu’en donnait la première édition du Petit Larousse (1906) ; autre chose, a fortiori, que ce qu’entendait par là l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, et qui correspond plutôt à ce que nous appellerions aujourd’hui une place forte, derrière ses remparts qui l’isolent et la distinguent catégoriquement des campagnes environnantes ; cela exactement pour les mêmes raisons qui ont fait qu’en chinois, c’est le sinogramme chéng  (« muraille », comme dans « la Grande Muraille », Cháng Chéng 長城) qui a historiquement signifié la ville. 

mercredi 4 mars 2015

La nature en fleur / A. Berque

Arrangement floral ikebana Yôshû Chikanobu
Arrangement floral ikebana,
Yôshû Chikanobu (1838-1912), (source)
Postface à Josui OSHIKAWA et Hazel H. GORHAM, 
Manual of Japanese flower arrangement, Paris, éditions B2, 2015 (1936)

 La nature en fleur

par Augustin Berque

   Curieuse aventure que celle de ce manuel d’ikébana (selon le Petit Larousse : « Art de la composition florale conforme aux traditions et à la philosophie japonaises, et obéissant, depuis le VIIe s., à des règles et à une symbolique codifiées »)… L’édition 1947 que j’ai entre les mains, publiée en anglais par Cosmo Publishing Company à Tokyo, a vu le jour alors que le Japon, écrasé sous les bombes deux ans auparavant, était sous occupation américaine. Or les deux auteures sont l’une japonaise, l’autre américaine, et elles ont travaillé en si parfaite harmonie qu’on se croirait sur une autre planète, où la guerre du Pacifique n’aurait jamais eu lieu. Certes, la première édition du livre datait d’avant la guerre ; mais justement, l’on dirait que rien ne s’est passé entre les deux. Hazel Gorham était l’épouse d’un ingénieur américain qui a longtemps vécu au Japon et a choisi, avec elle, de se faire naturaliser japonais en 1941, quelques mois avant Pearl Harbor. Elle a été l’élève d’Oshikawa Josui (dans l’ordre japonais, patronyme en premier). Celle-ci, quant à elle, était depuis 1930 l’iemoto (chef) de l’école d’ikébana Shôfûryû, une branche de l’école Ikénobô. L’ouvrage est leur œuvre commune, sans que l’on puisse distinguer ce qui revient à l’une ou à l’autre ; mais on peut évidemment supposer que l’écriture première, ou au moins l’orientation principale, revient à Oshikawa Josui, tandis que Hazel Gorham aurait travaillé surtout à la mise en forme de la version anglaise. Toutefois, ne voir en elle qu’une traductrice serait certainement sous-estimer son rôle, car, à son actif, elle a d’autres œuvres de son cru sur l’esthétique japonaise.

mercredi 18 février 2015

Cosmophanie, paysage et haïku / A. Berque

Shirakawagô 白川郷
Shirakawagô (source)
Proposé à Projets de paysage, n° 12, « Paysage et culture »

Cosmophanie, paysage et haïku

par Augustin BERQUE

Résumé – Comme en témoigne entre autres le kigo (mot de saison) « premier paysage » (hatsugeshiki), le paysage tient une place notoire dans la thématique du haïku. On en analyse quelques exemples, non d’un point de vue littéraire mais dans le but de définir en quoi le haïku et le paysage participent d’une cosmophanie (l’apparaître-monde d’un certain environnement). Comme toute cosmophanie, celle-ci exprime un agencement ordonné (un kosmos) des valeurs fondamentales d’une certaine culture, embrayant celle-ci à un certain environnement naturel pour en faire le milieu spécifique de cette culture, donc celui qui entre tous lui convient le mieux.
Mots clefs : ENVIRONNEMENT, HAÏKU, MILIEU, MONDE, PAYSAGE.

mercredi 11 février 2015

Recension / A. Berque

The Great Day of His Wrath John Martin
(source)

Vous avez dit « naturel » ?


Virginie DUVAT et Alexandre MAGNAN
Paris, Le Pommier, 2014, 312 p., 23€ 

S’il est des géographes qui nous assurent que Le ciel ne va pas nous tomber sur la tête[1], ou au contraire des prospectivistes qui nous décrivent déjà L’effondrement de la civilisation occidentale[2] (rétrospectivement, vu de 2393), on creuse ici les interrelations qui « fabriquent des catastrophes » à partir de simples événements naturels. Le thème est géographique entre tous, et l’idée n’est pas neuve. On sait qu’il y a catastrophe quand l’humain est concerné, mais pas quand il ne l’est pas. C’est cette logique que le livre de V. Duvat et A. Magnan développe et affine, en passant en revue au fil des chapitres près d’une dizaine de cas qui nous mènent du Bangla-Desh aux îles coralliennes du Pacifique, en passant par la tempête Xynthia, l’ouragan Katrina, le cyclone Luis à Saint-Martin, le tsunami du « 3.1.1 » (i.e. le 11 mars) au Japon, et la résilience des Maldives après le tsunami de 2004. 

mercredi 4 février 2015

Pouvons-nous dépasser l'espace foutoir (junkspace) de la Basse Modernité ? / A. Berque

Kunsthal Rotterdam Rem Koolhaas
Kunsthal Rotterdam, Rem Koolhaas (source)
École supérieure d’art et de design d’Orléans
– Conférence, 7 janvier 2015 –

Pouvons-nous dépasser l’espace foutoir (junkspace)
de la Basse Modernité ?

par Augustin BERQUE

Résumé - Partant d'une citation de Rem Koolhaas, "The cosmetic is the new cosmic", on s'interroge d'abord sur la notion de cosmicité, qui s'exprimait dans toutes les cultures traditionnelles, notamment par l'architecture. En rapprochant cette cosmicité de ce qu'Uexküll a mis en évidence avec la notion d'Umwelt, on montre que cette expression, qui intègre les trois valeurs humaines fondamentales (le Bien, le Beau, le Vrai) en un tout cohérent, répond à une nécessité ontologique qui s'enracine dans le monde vivant. Puis on montre que le dualisme moderne a dissocié ces valeurs, aboutissant ainsi à l'acosmie, contraire de la cosmicité. L'espace foutoir (junkspace) prôné en tout cynisme par un Rem Koolhaas en est un exemple paradigmatique. Pour surmonter cette acosmie, les recettes architecturales ne suffiront pas ; c'est d'une révolution ontologique et logique que nous avons besoin, rétablissant le lien, par delà le dualisme moderne, entre la physique, la biologie et les valeurs humaines, comme y invite la mésologie nouvelle, dérivée de l'Umweltlehre d'Uexküll et du fûdoron de Watsuji[1].