Argument

Mésologiques

Augustin Berque / Yoann Moreau

« Mésologique » est ce qui se rapporte à la mésologie – l’étude des milieux ; du grec meson : milieu, centre, moitié, moyenne –, champ de recherche initialement proposé par le médecin Charles Robin à la Société de biologie le 7 juin 1848[1] ; mais le pluriel mésologiques suggère encore deux idées. D’abord, la variété des points de vue et des approches. Le milieu, en effet, ne peut être absolu : non seulement, dans un sens, il dépend d’un ensemble de relations au centre desquelles il se situe, mais dans un autre sens il peut aussi vouloir dire l’inverse, à savoir ce qui entoure ce centre. Le milieu de vie des poissons, c’est l’eau qui les entoure, mais chaque poisson est lui-même au milieu de cette eau, sur laquelle il a un point de vue qui lui est propre. En somme, chaque être vivant, humain en particulier, se trouve au milieu de son milieu. En français, le mot milieu a depuis longtemps cette ambivalence : c’est ce qui entoure un centre, et c’est ce centre lui-même. 
Voilà qui pose un problème logique ; et c’est justement ce que pourra suggérer le s de mésologiques ; à savoir la coexistence de logiques différentes, l’une n’excluant pas l’autre, et toutes se composant dans une logique moyenne : une « méso-logique ».
Une telle chose peut-elle exister ? La logique aristotélicienne, qui a structuré la pensée européenne et en particulier la science, ne l’admet pas. Vous pouvez avoir une chose A, ou une autre chose non-A, mais vous ne pouvez pas avoir quelque chose qui soit à la fois A et non-A, une chose et son contraire, et qui serait moyenne, à la fois l’une et l’autre. C’est ce qu’en logique stipule le principe du tiers exclu : devant l’alternative soit A soit non-A,  vous n’avez pas de tierce possibilité, qui serait à la fois A et non-A.
Or c’est cela même – cette tierce possibilité – qu’illustre l’ambivalence du mot milieu, qui veut dire à la fois une chose (un centre) et son contraire (un entourage). Même si cela paraît illogique, c’est en tout cas la réalité de ce terme, qui en outre ne pose aucun problème à ceux qui l’emploient, locuteurs comme auditeurs. Personne ne confond les deux sens, parce que l’occasion et le contexte indiquent toujours clairement duquel des deux il s’agit. La place du milieu, ce n’est pas un milieu de vie ; et le milieu de la route, ce n’est pas le milieu rural.
Cette ambivalence qui n’en est pas une, grâce au contexte et à l’occasion, ce n’est pas seulement celle d’un mot ; c’est aussi l’essence de cela qu’étudie la mésologie, à savoir les milieux. Un milieu, en effet, n’est pas une substance qui garderait son identité indépendamment des autres choses ; c’est un ensemble de relations entre les choses. Quelles choses ? Toutes celles avec lesquelles nous sommes nous-mêmes en relation, qui conditionnent notre existence et que notre existence conditionne en retour.
Janvier 2005, dans les Seksawa, Haut-Atlas occidental Maroc. On voit la vallée des Aït Mhand, et au fond à gauche le Tabgourt. 
(photo Francine Adam)
Là gît une distinction capitale : celle entre milieu et environnement ; laquelle se reflète dans une autre distinction, non moins capitale : celle entre mésologie et écologie. Cette distinction a été établie par un philosophe japonais, Tetsurô Watsuji (ou plutôt, dans l’ordre nippon, Watsuji Tetsurô, 1889-1960). L’écologie, science moderne de la nature, s’est donné l’environnement comme objet d’étude. Elle se l’est donné en tant qu’objet, c’est-à-dire quelque chose dont on abstrait la subjectivité humaine. Même si cet objet est par essence relationnel (écosystèmes, chaînes trophiques…), il est autant que possible indépendant du point de vue de l’observateur, autrement dit détaché de son existence ; et c’est en cela qu’il est scientifique. L’environnement, pour l’écologie, c’est quelque chose d’objectif, qui existe en soi et que l’on mesure.
Tout autre est le milieu (fûdo 風土) que Watsuji veut prendre en compte : c’est quelque chose qui n’existe pas en soi parce que, justement, l’on n’en abstrait pas l’existence humaine. Au contraire, celle-ci est structurée par sa relation avec le milieu, comme celui-ci l’est en retour par l’existence humaine. Pas question de faire de ce milieu un pur objet, puisqu’il est, de ce fait, nécessairement empreint de notre subjectivité. Il y a, en quelque sorte, co-suscitation entre l’humain et son milieu. D’entrée de jeu – à la première ligne du livre qu’il publia en 1935, Fûdo – Watsuji définit le concept qui en découle, la médiance (fûdosei 風土性) : « Ce que vise ce livre, c’est à élucider la médiance en tant que moment structurel de l’existence humaine »[2]
Que signifie cette formule bizarre, « le moment structurel de l’existence humaine » (ningen sonzai no kôzô keiki人間存在の構造契機) ? Que l’humain ne se réduit pas à une entité individuelle (ce que Watsuji appelle le hito ), mais qu’il est aussi constitué d’un ensemble relationnel, entrelien des personnes et des choses que Watsuji appelle aida . Ce n’est que dans le rapport dynamique (le « moment ») de ces deux moitiés qu’existe véritablement l’humain, ningen 人間 ; et c’est ce rapport qu’il appelle fûdosei – qui sera rendu en français par médiance, néologisme dérivé du latin medietas (moitié), lui-même dérivant du radical med- (équivalent du radical grec meso-), d’où vient le français milieu.
L’approche de Watsuji était essentiellement phénoménologique et herméneutique ; mais elle a été corroborée par deux autres approches sans rapport avec la sienne, car essentiellement positivistes :
 - D’abord, dans le domaine de ce qui deviendra plus tard l’éthologie, le naturaliste allemand Jakob von Uexküll publie, quasi au même moment que Fûdo, un ouvrage où il établit une distinction capitale entre Umgebung (le donné environnemental objectif) et Umwelt (le monde ambiant propre à une espèce donnée)[3]. Cette distinction est exactement homologue à celle que Watsuji établit entre environnement (kankyô 環境) et milieu (fûdo 風土), la seule différence étant qu’Uexküll étudie l’animal en général, et Watsuji l’humain en particulier. Autrement dit, le propos d’Uexküll se situe au niveau ontologique de la biosphère (l’ensemble des milieux vivants), et celui de Watsuji au niveau ontologique de l’écoumène (l’ensemble des milieux humains).
Jakob von UEXKÜLL, Milieu animal et milieu humain, ill. de G. Kriszat.
- Trente ans plus tard, dans Le Geste et la parole (1964), l’anthropologue français André Leroi-Gourhan interprète l’émergence de notre espèce comme un processus d’interaction entre le « corps animal » (individuel) et le « corps social » (collectif), celui-ci s’étant progressivement constitué par l’extériorisation et le déploiement, sous forme de systèmes techniques et symboliques, de certaines des fonctions du premier[4]. Or ce corps social, techno-symbolique, que Leroi-Gourhan a mis en lumière par les méthodes de la paléontologie, ce n’est autre que ce que Watsuji appelle aida, ou aidagara 間柄 (terme que l’on peut justement traduire par « corps social ») ; et ce que Leroi-Gourhan appelle le « corps animal » correspond au hito chez Watsuji. La seule différence, c’est que la médiance watsujienne concerne plus expressément le rapport à la nature.
Pour la mésologie en effet, la seconde moitié de la médiance humaine n’est pas seulement un corps social, techno-symbolique ; nécessairement inscrite dans les écosystèmes, elle est éco-techno-symbolique. Plutôt que de corps social, on parlera donc de notre corps médial ; c'est-à-dire de notre milieu. Le déploiement de ce corps médial à partir du corps animal correspond au déploiement de l’écoumène à partir de la biosphère. 
La médiance humaine, c’est donc le couplage dynamique d’un corps animal (individuel) et d’un corps médial (collectif). Ce « moment structurel » s’établit dans l’espace (constituant ainsi l’écoumène), mais par un processus qui fonctionne dans le temps. Celui-ci déploie notre corporéité jusqu’au bout du monde grâce à la technique (qui nous permet par exemple de « voir » des galaxies à plus de dix milliards d’années lumière, ou de ramasser des pierres sur Mars) ; mais en même temps, il la reploie dans notre corps animal grâce au symbole, qui, par des couplages neuronaux, représente le monde dans notre chair (j’ai par exemple dans  mon cerveau la galaxie « UDFy-38135539 » – dont le décalage spectral de 8,6 indique que sa lumière a voyagé vers nous depuis treize milliards d’années –, comme tel ingénieur de la NASA a dans le sien le robot qu’il télécommande sur Mars).  
 Spirit à son arrivée sur la planète Mars, en janvier 2004. © KEYSTONE
En somme, il y a cosmisation du corps par la technique, et en même temps somatisation du monde par le symbole. Ce déploiement-reploiement, c’est la trajection qui, de l’environnement, fait notre milieu, ou de la Umgebung notre Umwelt, établissant ainsi notre médiance. 
Ce mouvement, à toute échelle, va dans un certain sens, inscrit dans la mouvance d’une histoire humaine entée sur l’histoire naturelle (l’évolution) ; et il a du sens, un sens propre aux êtres qu’il concerne, c’est-à-dire ceux qui, dans ce milieu et de par cette histoire, existent là. Comme l’établit Watsuji, c’est le milieu qui donne chair à l’histoire, et c’est l’histoire qui donne sens au milieu. 
Ainsi, dans notre corps médial, c’est-à-dire dans le milieu et dans l’histoire, toute chose est trajective : à la fois subjective et objective. Objective, parce qu’elle suppose nécessairement des faits, autrement dit une Umgebung ; subjective, parce qu’elle suppose non moins nécessairement notre existence, qui interprète cette Umgebung pour en faire notre Umwelt, c’est-à-dire ce qui est pour nous la réalité[5]
Cet « à la fois » toujours contingent de la réalité (qui est en même temps factuelle et possible, Umgebung et Umwelt, environnement et milieu, A et non-A) pose un problème logique insurmontable, sinon par une méso-logique incluant le tiers au lieu de l’exclure. Or cette logique existe, et depuis longtemps. Elle a été en effet inventée vers le IIIe siècle de notre ère par les logiciens indiens. Elle fonctionne par tétralemmes, c’est-à-dire par les quatre étapes suivantes : 1. affirmation (A est A) ; 2. négation (A n’est pas non-A) ; 3. ni affirmation ni négation (ni A ni non-A) ; 4. à la fois affirmation et négation (à la fois A et non-A).
La tradition occidentale n’est pas allée au delà des étapes 1 et 2. Même dans la synthèse hégélienne, il n’y a pas coexistence mais disparition de la thèse et de l’antithèse, donc respect du principe du tiers exclu. Or ce principe est ce qui fonde le dualisme. Il exige en effet de forclore (lock out) notre corps médial, éco-techno-symbolique, parce qu’il ne peut permettre de concevoir la symbolicité, où A est toujours en même temps non-A. Du même pas, il exige de forclore et la trajectivité et la médiance, qui fondent le sens que les choses ont pour nous, ou autrui pour moi-même comme moi-même pour autrui. 
Ce sens-là, que forclôt le dualisme, il suppose en réalité nécessairement notre participation d’un même corps médial. C’est de cela que s’est abstrait l’individu moderne à partir du cogito cartésien, qui se pose en lui-même indépendamment de tout milieu, et ce faisant réduit les choses à de simples objets, la société à une somme d’individus, et le milieu à l’environnement. 
Cette forclusion du corps médial, c’est ce que nous devons dépasser pour assumer notre milieu. Inutile de préciser que ce dépassement ne signifie pas un rejet de la science, dont les protocoles restent indispensables pour connaître les fondements physiques de la réalité ; du reste, la physique elle-même, au niveau quantique, en est arrivée à devoir reconnaître l’intrication de A et de non-A. C’est d’une Aufhebung, d’un élan général de soulèvement-révocation de toute la connaissance qu’il s’agit. Ce dépassement s’impose, par exemple, pour assumer enfin notre empreinte écologique, que l’individu moderne ne peut ontologiquement pas prendre en compte puisque, pour lui, c’est là un objet extérieur et non pas un moment structurel de sa propre existence. 
C’est dire  l’urgence de rompre avec le cadre mental de la modernité, pour concevoir enfin la méso-logique dont procède la réalité des choses dans un monde proprement humain. Voilà ce que vise la mésologie, dont le site mesologiques.fr veut être la fenêtre ouvrant sur un tel monde.

Augustin Berque
Palaiseau, 29 octobre 2011.
 


Hiroshige,  
Asakusa ricefields and torinomachi festival, 1857
[1] V. Georges CANGUILHEM, Études d’histoire et de philosophie des sciences concernant les vivants et la vie, Paris, Vrin, 1994, p. 72.
[2] WATSUJI Tetsurô, Fûdo. Le milieu humain, Paris, CNRS, 2011 (Fûdo, 1935), p. 35.
[3] Jakob von UEXKÜLL, Milieu animal et milieu humain, Paris, Payot & Rivages, 2010 (Streifzüge durch die Umwelten von Tieren und Menschen, 1934).
[4] André LEROI-GOURHAN, Le Geste et la parole, Paris, Albin Michel, 1964, 2 vol.
[5] Ces questions sont développées dans Augustin BERQUE, Écoumène. Introduction à l’étude des milieux humains, Paris, Belin, 2000.